Annie Ernaux, "La Place"

Annie Ernaux "La Place" (Gallimard, 1986)

    À la manière d’Albert Cohen et du Livre de ma mère, La Place est celui du père d’Annie Ernaux. De sa mort à sa disparition, le récit biographique se présente comme une quête des souvenirs, une boucle évasée qui met le cap sur l’enfance, la vie de famille, l’âge d’or de cette relation familiale. L’heure n’est pas au roman, à la transformation, l’écriture du deuil annoncée  dès le début du texte plonge au coeur de cette vie d’ouvrier puis de commerçant. La place, c’est celle qu’a occupée ce père au cœur du XXème siècle, une identité loin des guerres qui a cherché à faire son trou dans la société, tournant le dos à la campagne et à cette génération de journaliers appauvris.  Mais la narratrice prend la place, se substitue à son sujet à travers ce collage de photos et d’anecdotes puisque même si elle pense que cette « écriture plate [lui] vient naturellement », le récit fait place à la première personne, à l’intimité, au lien familial, où, la petite fille admirative devient une autre par la place « petite bourgeoise » qu’elle gagne dans le monde des idées. L’écriture émotive met en avant l’impossible communication entre le monde du bien parlé et celui du commun, populaire. Un fossé qui n’avale pas l’amour mais qui marque une distance infranchissable. Et c’est cette blessure béante que l’écriture du deuil ravive. Ne plus être à la même place, c’est trahir, c’est renier une partie de ceux qu’on aime et cela ne se cicatrice pas. La peine, la souffrance de cette place laissée vide est celle de la fille haut perchée « pétant plus haut qu’elle ne l’a ». Récit autobiographique de l’enfance, La Place par son écriture descriptive rassemble des lieux, des objets, tous symboles du deuil difficile à faire du passé.


Amélie Amblard, janvier 2009.