Juan Manuel Servin, "Chambre pour personnes seules"

(Les Allusifs, 2009)



Photo: © Alan Eglinton pour Le Matricule des Anges


ENTRETIEN


« Il n’y a pas d’alternative, c’est la revanche ou rien. »


Chambres pour personnes seules, premier roman traduit en français de Juan Manuel Servin, nous plonge dans la vie misérable d’Eden au cœur des bas-fonds de Mexico. Roman pessimiste du combat incessant entre chiens et humains, c’est un témoignage poignant et militant de la misère actuelle. Les accents céliniens de ce texte nourri par la haine en font une perle entre témoignage et fiction.


1962 : naissance à Mexico dans une famille modeste
1989 : premiers écrits (chroniques et essais)
1993 : quitte le Mexique pendant 10 ans et vit en tant que sans-papiers aux Etats-Unis et en Europe
2002 : publication de son recueil de nouvelles : Periodismo Charter (Nitro/Press-Conaculta)
2004 : prix Ferdinand Benitez pour son activité journalistique (dont son journal de faits divers A sangre Frio)
2005 : bénéficiaire du programme de résidence artistique Mexique-Colombie
2006 : membre du Système National des créateurs d’Art et publications de Por amor al dólarRevolver de ojos amarillos (Almadia)
2007 : publication de Al final del vacio (Mondadori)
2009 : traduction en français de Chambres pour personnes seules (Les Allusifs)


- Qu’attendez-vous de la traduction de vos livres dans plusieurs langues qu’augure votre présence aujourd’hui au salon du livre?
J’espère que le livre rencontrera ses lecteurs. J’espère qu’il pourra être lu sans être forcément considéré comme «le livre d’un Mexicain». Je souhaite qu’il ne soit pas réduit à l’événement du Salon du livre de Paris et à l’exotisme de la « littérature mexicaine ». Chaque livre doit en effet trouver son public ; tous les livres ne sont pas faits pour tout le monde. J’espère que ce livre-ci possédera son propre public, des millions de lecteurs évidemment…


- On vous présente comme un personnage extravagant dont la vie est nourrie de votre expérience de sans-papiers, comment êtes-vous venu à l’écriture, comment un autodidacte devient-il écrivain?
Je n’ai pas eu de formation universitaire, je n’ai été que six mois au lycée. Je suis donc heureux d’en être arrivé là, heureux d’avoir réussi à faire quelque chose par moi-même, sans avoir subi les influences de l’éducation. J’ai donc forgé ma propre éducation, c’est la vie qui m’a éduqué. Ainsi je suis devenu un raconteur d’histoire, un conteur en quelque sorte.


- Pour vous “A sangre frio“, votre journal d’actualité au Mexique, doit « hisser le reportage de faits divers au rang de beaux-arts ». En quoi votre expérience de journaliste se rapproche-t-elle de votre activité d’écrivain?
Le journalisme est pour moi une autre forme de littérature. J’aime réaliser des chroniques, écrire des reportages parce que c’est, selon moi, un genre littéraire à part entière, c’est une forme de littérature. Il me permet de travailler l’écriture, de rassembler la documentation nécessaire dans laquelle je puise ensuite pour écrire mes romans.


- Quelles sont les lectures qui vous ont forgé ? Quels sont vos livres de chevet?
Voyage au bout de la nuit, bien sûr, Moby Dick, Germinal… Ce qui me touche le plus, c’est l’esprit d’aventure qui les habite.


- Votre vie elle-même a les traits de l’aventure, est-elle une matière à écriture?
Dans Chambres pour personnes seules, tout provient de faits réels. Seul le combat de chiens n’a jamais existé parce que je les aime trop (rires). Quant à Eden, c’est moi : c’est mon alter ego.


- Vous placez en épigraphe de votre livre un mot de Céline : « Il me manque encore quelques haines. Je suis certain qu’elles existent. » La violence devient-elle forcément le moteur de l’action?
Plus encore que la violence, le moteur du livre est la solitude et la haine. Ou, en d’autres termes, la violence de la bête humaine contre l’animal, celle de l’homme contre lui-même. Comme Céline, je pense que la haine est un sentiment aussi puissant que l’amour. Elle donne l’énergie suffisante pour se lier avec les autres êtres humains. La haine ou l’amour, il n’y a pas d’autre alternative.


- Justement la solitude, l’ennui, la haine, semblent rendre le personnage d’Eden insensible à la beauté du monde. Il n’y a pas d’apaisement, excepté peut-être quand il regarde les avions décoller de la piste de l’aéroport…
Je crois que le personnage d’Eden représente l’esprit et l’émotion de l’homme en général. C’est le personnage de la ville par excellence. Il représente l’homme au moment où celui-ci se rend compte que Dieu n’existe pas. Le seul moyen de communiquer avec les autres reste donc la violence. Et je crois que la revanche est la seule possibilité d’action pour quelqu’un qui vit avec la haine. Il n’y a pas d’alternative, c’est la revanche ou rien. La haine, c’est ce qui lie tout un chacun et en particulier ceux qui n’ont rien. La haine est le seul moteur du livre.


- Vous reprenez aussi de Céline le thème du cinéma comme abrutissement des foules où le personnage regarde vaguement la télévision et ne va au cinéma que pour se soûler. Qu’est-ce qui vous plaît dans ce thème?
J’avais l’intention de mener une dualité grâce au personnage. Je voulais qu’on hésite, qu’on ne sache pas quand s’arrête la réalité et quand commence le monde de la fiction. C’est une volonté de flou dans le sens où tout ce qui lui arrive pourrait être pris pour une scène de télévision ou de cinéma, celle du combat avec le chien en particulier. J’écris à partir d’images. Je les avais déjà en tête en écrivant, je voyais comment leur donner forme. C’est ma manière de me plonger dans l’écriture, sûrement parce que j’ai trop regardé la télévision quand j’étais petit ! (rires)


- Quelle importance les combats de chiens ont-ils au Mexique?

C’est en effet un des thèmes de prédilection du roman. À Mexico c’est une activité totalement marginale, répréhensible et même punie par la loi. Elle ne fait pas du tout partie de la culture mexicaine. Ces rixes ont lieu dans les quartiers populaires. J’ai d’ailleurs écrit des reportages à ce sujet.


- Quelle a été la réception de ce livre au Mexique?
J’ai eu beaucoup de chance au Mexique, le livre a très bien marché, ça m’a ouvert beaucoup de portes. J’ai été plus lu que la moyenne nationale de vente de livres là-bas. Je suis heureux parce que j’ai écrit plusieurs livres considérés comme cultes. J’en suis très fier. Dans certains cas, toute une vie ne suffit pas pour atteindre une telle reconnaissance. À mon âge, j’y suis déjà arrivé ! (rires)


- Qu’a de particulier ce livre par rapport aux autres qui ne sont pas encore accessibles en français?
J’espère que les autres vont être traduits parce que je ne comprends pas du tout pourquoi c’est ce livre en particulier qui l’a été. Ou peut-être qu’il est meilleur que les autres ? (rires) Mes livres ressortissent toujours au même thème, celui de la lutte de l’homme contre l’humiliation.


- Vous jouez dans “Chambres pour personnes seules“ sur une structure cyclique où certaines scènes sont rejouées à la fin du livre de manière extravagante presque romanesque. Peut-on voir en cela comme la seule pointe d’espoir d’Eden, comme le seul dépassement de sa condition?

Mon intention principale était de mettre en scène un raconteur d’histoires, un aventurier insatiable. J’ai essayé d’écrire des livres que j’aurais aimé lire. Eden n’est pas plus héroïque à la fin, il reste un loser. C’est un personnage qui ne veut pas aller plus loin ou plus haut. Comme il est fataliste, il n’évoluera pas. Cette croyance pessimiste vient de l’esprit mexicain, c’est une question culturelle. Je suis métis et c’est ce qui détermine l’esprit de fatalisme. Cela appartient au ici et au maintenant du Mexique. Ma littérature reflète la culture actuelle, ce que peut être le pays aujourd’hui. Un métis actuellement n’a que le choix du chômage ou des petits boulots. Moi, j’ai préféré partir, et quand je suis revenu, j’ai eu la chance d’être soutenu par la justice poétique.



- Vos vingt premières pages sont-elles nécessaires ? Pourquoi ne pas avoir directement commencé par l’épisode du combat de chiens?
C’était une évidence de prendre le temps de décrire l’ennui, la déroute d’Eden. Aujourd’hui si j’avais pu améliorer mon texte, j’aurais mené le combat du chien plus loin, je ne l’aurais peut-être pas fait mourir, il aurait ainsi pu poursuivre le personnage.


- Cette interrogation vient du fait que le lecteur, au début, est complètement déconcerté par le flou temporel et géographique. N’est-ce pas dangereux de commencer un livre comme ça?
C’était le but aussi, de toucher, de surprendre le lecteur. Si on écrit un début trop commun, on ne réussit pas à plonger le lecteur dans l’histoire. Le flou permet que celui-ci s’interroge avant d’entrer entièrement dans le livre. L’originalité du roman vient du fait qu’il n’y a rien de tel qui a été écrit au Mexique. Actuellement, les thèmes sont très variés là-bas, mais mon thème de prédilection qui reste celui de la rue, de l’humiliation, de la vie du peuple, n’est pas vraiment partagé par mes congénères. Dans le fond, j’ai toujours voulu écrire comme Céline, dans Mort à crédit, et je n’ai pas peur de le reconnaître. Les écrivains ont tendance à cacher les gens auxquels ils veulent ressembler, pas moi. (rires)


- Votre roman peut être qualifié de roman noir dans le sens où il est le témoignage de la misère à Mexico, même si la ville n’est jamais nommée…
Cela reste la description d’une toute petite part, parce que je pense que la misère humaine est beaucoup plus grande. J’aimerais écrire quelque chose sur celle des multimillionnaires, mais je n’y ai pas encore accès ! (rires) Je ne nomme pas la ville parce que, dans le langage, j’étais déjà sûr que c’était une évidence que cela parlait de Mexico. Je n’ai pas eu besoin de le préciser. D’un autre côté, je voulais que l’on imagine que l’histoire puisse aussi se passer n’importe où dans le monde.


- Le livre suit l’expérience personnelle d’Eden et sa réflexion comme une sorte de pensée de la rue, de sociologie des bas-fonds, c’est le fait de chercher la revanche, de ne pas pouvoir aller plus loin?
Je parle des gens perdus, solitaires, que l’on retrouve dans la rue. Je raconte simplement leur vie, je ne cherche pas forcément à faire de sociologie. Je suis la matière de ma littérature. En effet, je suis une personne très pessimiste et mon écriture le reflète. Mais, j’espère et je veux croire que l’on fait toujours quelque chose pour soi-même. Ainsi, j’écris d’abord pour moi et j’essaie de faire ressentir ce que j’ai vécu. Je pense malheureusement que la majorité des gens est stupide et ne veut rien changer.


- Votre vision de la vie est très tranchée, est-ce qu’on peut vous voir comme un écrivain militant, un objecteur de conscience?
Je ne cherche pas à être la voix du peuple, je veux garder mon indépendance. En même temps, je ne peux pas renier le fait qu’il existe dans mes livres une sorte de militantisme parce que j’ai vécu la vie de la rue. De par mes thèmes, je prends forcément cette place. Quand on demande aux mexicains si c’est la réalité de la société, ils répondent que non, que ça n’existe pas, que ça ne peut pas se passer ici. Alors que pour moi c’est l’évidence, c’est ce qui se produit actuellement. C’est d’ailleurs un de mes sujets de prédilection pour mes reportages : la transgression et la délinquance. Ils sont ainsi devenus les thèmes de ma littérature. Et je continue de témoigner dans la mesure du possible.


- On voit qualifie « d’hyperréaliste », êtes-vous d’accord avec ce jugement?
Pour moi ça pose la question de la différence entre un espresso et un café allongé. L’hyperréalisme c’est l’espresso, et c’est celui que je préfère. 



Propos recueillis par Amélie Amblard à Paris, mars 2009.