Liza Kerivel "Inventaire des silences"

Inventaire des silences de Liza Kerivel, éditions MLD, coll. Brèche, 2010, 13 €

 

            Il a fallu partir. Ensuite, les justifications et les jugements ont plu, les objets ont volé comme un acharnement. Inventaire des silences est une réponse. Entre lettre adressée aux enfants, liste de ce qui s’est réellement passé, monologue intérieur, le texte aux multiples facettes devient inclassable. La narratrice, sous sceau d’anonymat, après 20 ans de vie familiale et trois enfants, a quitté le domicile sous une pluie de café et d’injures. Elle s’est reconstruite avec « l’homme-qui-est-responsable-de-tout » dans sa maison qui n’était que la sienne. Et la voilà, prenant enfin la parole face aux silences insidieux et destructeurs, face aux enfants qui ont grandi assez pour demander des comptes.

            Il y a forcément du vécu dans ce premier roman, car Liza Kerivel parle vrai. Mais peu importe la part autobiographique, car la plongée de la narratrice en elle-même est une véritable leçon de vie. « Une femme en creux », suspendue « à flanc de soi », s’est épanouie ailleurs, loin de sa maison de maltraitances. L’enfermement, l’espace qui se limite autour des quatre murs pour essayer de continuer à vivre ; les objets époussetés, le linge lavé, le rôti prêt à l’heure du dîner, « les défections nauséabondes de l’amour et de la famille »… La voix combat l’oubli, elle trace, répète ce qui a été dit, inventorie les faits, le mutisme, la violence sourde, « le bruit des autres » dans une écriture serrée, proche de la prose poétique quand les anaphores scandent le tissu des mots. Pas de pathos, pas de psychologie moralisante avec un sujet particulièrement délicat. Le lecteur assiste à la floraison d’une plante desséchée par la vie et sa monotonie, capable à présent de dire : « Peut-être qu’un jour, vous comprendrez, les enfants. Il faut peut-être le vivre pour le comprendre. Il ne suffit pas d’avoir tout vu, à peu près tout. Peut-être faut-il en passer par là » pour que le brouillard se dissipe enfin.

Amélie Amblard