Marie-Claude Roulet "Luisa"

Luisa, de Marie-Claude Roulet, Le temps qu’il fait, 89 pages, 15 €

      Luisa

de
Marie-Claude Roulet
Temps qu'il fait (Le)
15.00 €

 
Article paru dans le N° 111
Mars 2010

par Amélie Folliard

La belle Luisa s’en va, elle a trouvé une place au « château ». Pour la première fois, elle quitte sa mère et son amie Camille, les deux piliers de sa vie enfantine. La voilà seule, entre « la vieille femme en noir », son « maître » Étienne, et Ray, l’ouvrier. « Elle habite une île hors du temps. Reliée au monde par le facteur et la télévision ». Accompagnée du volume de Jane Eyre, elle fait son nid, loin des « cris, rires, agitations, dires incessants » du café-épicerie maternel. Mais plus qu’un emploi, c’est le rôle central de la « fille » qu’on lui donne à jouer dans la maison aux mystères. Les non-dits, c’est elle, « Luisa, sorcière qui sait avant tout le monde », qui va les apaiser, les résoudre.

« Ce sont les années 70, il est paraît-il interdit d’interdire » ; mais cet espace hors du temps évoque plutôt la vie rurale du XIXe siècle – un village coupé du monde, terre reculée peuplée de serviteurs et de maîtres. Seule Camille symbolise la femme libérée, en avance sur ses contemporains ; seules les gueules cassées d’Algérie, adossées au bar, rappellent l’Histoire. Mais Luisa, hors des affres du temps, écrit sa vie comme celle de Jane Eyre, héroïne passéiste qui n’aspire qu’à rendre service.

L’écriture, qui suggère plus qu’elle ne raconte, creuse ce chemin indécis. Le temps n’existe plus. Chacun joue sa partition silencieuse pour masquer les faux-semblants, pour garder la tête haute, pour que les conventions soient respectées malgré « l’amour qu’on cache ». Et pour éviter de dévoiler ce que le livre s’empêche de dire, le personnage dévoué de Luisa va devenir, au fil du récit, l’instrument de ce que l’on tait.

Par cet hommage à Charlotte Brontë, Marie-Claude Roulet confronte modernité et conventions dans un texte dont on regrette la brièveté. Le dénouement court-circuite le lent cheminement de l’ouvrage. La place de la femme serait-elle encore une question au goût du jour ? Pure matière de saga, qu’incarne Luisa en définitive ? ange salvateur ou sorcière des temps anciens ?

Amélie Amblard