Michel Vignard "La peau du chien"

La peau du chien, de Michel Vignard, La Chambre d’échos, 94 pages, 13€

 

C’est l’histoire de l’enfant à l’état de nature, un nouvel Émile rousseauiste. L’aube de sa vie n’est que chaos. Alors « il se laisse hypnotiser par les animaux », « se faisant tour à tour escargot, cloporte, chenille ou chien. » À l’école, il devient le roi des chiffres, mais les mots lui sont impénétrables. Au cœur de cet apprentissage vagabond, la mort fait irruption. Le cochon d’abord, qu’on égorge et dont « la panse libère d’un coup ses viscères comme un nœud de vipère », puis grand-mère l’araignée, qui « n’est pas une personne comme les autres, avec son fil, ses œufs, sa robe noire. » Mais le meurtre du chien, compagnon fidèle, met fin au règne animal réconfortant. « Chaque coup porte, perce, entaille, crève, fouille », « personne ne peut plus rien, tout est allé trop loin. »

 

C’est l’histoire d’un drame familial. Comment supporter un père criminel ? Le frère de l’enfant, « né l’année du chien », devient le narrateur de la seconde partie. Il reprend à son compte cette peau symbolique. Les compagnons de nature disparaissent. Le monde se peuple alors d’objets qu’Abel et Caïn se jalousent avec violence. Pas de place pour deux et aucun arbitrage parental. Ainsi la bouteille, le « lit de prestidigitateur » (deux places la nuit, une seule le jour) mènent au 9 mm, auteur de la tragédie en marche.

 

La mort et le sentiment d’abandon sous-tendent la fable. Deux enfants sauvages tentent de s’approprier le monde. Le récit est ciselé de flous chronologiques et d’une parataxe désaxée : les voix des bambins deviennent réelles. Les métaphores animales et infantiles disparaissent pour mieux exposer la violence des rapports humains. Michel Vignard suggère plus qu’il ne dit. Le lecteur est désarçonné jusqu’au bout pour mieux ressentir : « le poids d’un 9 mm dans une main d’enfant. Un poids d’impossible, un poids de métal et de peur. »

 

Amélie Amblard