W.G. Sebald, DOCUMENT 2 (Dr Frank Duffner)





Photo: © Alan Eglinton




À l’occasion de l’exposition Austerlitz de Sebald (19 mai- 26 juin 2009, Goethe –Institut, Paris)


RENCONTRE AVEC LE DR FRANK DUFFNER
Assistant du directeur (Ulrich Raulff) du “Deutsches Literaturarchiv“ de Marbach



- Vous êtes l’assistant d’Ulrich Raulff qui est le directeur du “Deutsches Literaturarchiv“ de Marbach. C’est une personnalité qui vient du journalisme. Comment en est-il venu aux archives?
Le directeur des archives de littérature avait l’âge de quitter son poste. Nous avons donc publié une annonce dans les journaux. Ulrich Raulff venait du domaine de l’histoire. Il a donc beaucoup travaillé sur les archives, qu’elles soient récentes ou non. Il s’est intéressé à Marc Bloch, à Michel Foucault et à bien d’autres encore. Il était le meilleur candidat parce que nous recherchions une personne capable d’avoir une vision complète des recherches scientifiques. Finalement, il a obtenu le poste. Il a un profil de philosophe et d’historien. Il a traduit Michel Foucault par exemple, et a écrit de nombreuses études sur Marc Bloch. Pour la plupart ce sont des introductions d’éditions des auteurs. En ce qui concerne Sebald, je n’ai malheureusement jamais pu le rencontrer. Je crois qu’Ulrich Raulff non plus.


- Le travail qu’Ulrich Raulff a effectué sur Marc Bloch ou Foucault a-t-il un lien avec l’arrivée de Sebald aux archives?
Non. Cela n’a rien à voir. Nous conservons des états différents de la littérature ancienne et allemande tout particulièrement de 1950 à nos jours. Et Sebald est une personnalité importante des auteurs allemands, bien qu’il soit plus reconnu aux États-Unis ou en Angleterre, qu’en Allemagne. Nous avons demandé à obtenir son fonds en contactant sa veuve. Nous l’avons obtenu parce que nous sommes spécialisés en littérature allemande. Il y avait aussi l’Académie des sciences de Berlin qui était intéressée mais elle n’est pas aussi spécialisée que nous.
Hölderlin et Schiller forment nos plus anciennes archives parce que Schiller est né à Marbach. Nous conservons donc des archives qui remontent à 1859 : ce sont les manuscrits de livres de Schiller. Plus tard, en 1960, nous avons fondé le musée des archives, puis en 1965 les archives de littérature allemande. À l’heure d’aujourd’hui, nous avons la plus grande collection de littérature allemande.


- Hans-Georg Gadamer fait aussi partie de la collection et Paul Celan. Pourquoi lui?
Paul Celan parce qu’il a toujours écrit en allemand et qu’il est une figure de la littérature après Auschwitz. Nous avons l’intention de collecter les archives de l’histoire juive récente. Ces écrivains ont émigré ou ont été tués. Et c’est après 1945, que nous avons décidé de nous intéresser à eux. Nous avons donc un grand nombre de manuscrits d’auteurs juifs ou d’écrivains persécutés. C’est la période la plus importante pour nous, que celle du nazisme en Allemagne.


- Vous avez aussi des collections particulières qui ont trait au nazisme, à la propagande?
Pas vraiment à la propagande. Nous avons tout de même des brouillons d’écrivains nazis qui étaient très connus sous le troisième Reich mais qui sont aujourd’hui totalement oubliés. Ce sont pour la plupart des lettres qui forment un matériau très important pour recomposer notre histoire.


- Quel est le principe de l’exposition sur Sebald que vous réalisez ici au Goethe Institut?
Pour cette exposition, nous nous sommes concentrés sur les pages qui parlaient de Paris. En effet, les quatre ou cinq derniers chapitres d’Austerlitz parlent de Paris. C’est l’endroit le plus important dans la vie de Jacques Austerlitz. Il y est venu pour retrouver son passé, sa vie perdue. Sebald, lui aussi, connaissait très bien la ville de Paris. Nous avions donc ici un lien, une idée commune : Paris dans Austerlitz. Nous nous sommes aussi concentrés sur un des romans de Sebald car il est très compliqué de transporter des documents très précieux, même si ceux-ci sont tout petits.


- Que possédez-vous comme archives de Sebald?
Tout. Nous avons différents états de ses textes, sa correspondance, ses journaux intimes, ses notes, sa collection d’images, ses photographies. Cela représente 100 000 documents. Il collectionnait tout ce qu’il trouvait, chez les bouquinistes, chez les antiquaires, dans les marchés aux puces, n’importe où. Il avait un œil aguerri pour les objets. Vous pouvez consulter notre fonds sur notre site internet qui en montre la liste complète. C’est un des plus grand fonds que nous possédons parce qu’il est au complet. Il y en a de plus petits, celui de Kafka par exemple, qui se compose du manuscrit du Procès, celui de la Lettre au père et de lettres adressées à sa bien-aimée.


- Comment sont financées ces archives?
Ha oui, c’est intéressant. Une partie vient de l’État, l’autre du land parce que nous avons un système fédéral. L’Allemagne d’une part, et le land du Bade-Wurtemberg de l’autre. Notre organisation fédérale fait que chaque land possède ses propres archives. Il y en a à Stuttgart, à Munich, à Berlin… Celle de Cologne a malheureusement perdu une grande partie de ses fonds lors d’un accident.


- Quand avez-vous obtenu les documents de Sebald?
En 2004. Il y a différentes possibilités pour obtenir des archives : nous les achetons, nous allons à des ventes aux enchères, ou on nous les offre. Pour Sebald, c’est un cas particulier, puisqu’il avait déjà demandé à ce que tout soit donné à Marbach à sa mort. C’est la meilleure situation pour nous, cela ne nous a pas coûté un sou.


- Quelles sont les autres missions en dehors des archives?
Nous accueillons le monde de la recherche, les étudiants, les professionnels ou n’importe quel curieux. Vous pouvez venir à Marbach à la bibliothèque, mais la consultation ne se fait que sur place. Nous n’avons pas de service de prêt. Notre fonds est composé de huit mille millions de volumes sur la littérature allemande seulement. Il y a aussi deux musées de littérature, le département de recherche des manuscrits. Nous donnons des bourses aux étudiants, aux post-doctorants, et même aux professeurs qui viennent travailler sur notre fonds. Venez nous voir, venez jeter un œil !


- Vous parlez du musée de littérature, avez-vous déjà organisé une exposition sur Sebald?
Oui, nous en avons fait une, l’année dernière d’octobre 2008 à février 2009. Nous avons eu bonne presse en Allemagne. Les journaux étaient très intéressés par l’exposition sur Sebald, justement parce qu’il est peu connu là-bas. Cela est sûrement dû au fait que les Allemands pensent qu’il ne faut pas toucher aux années noires. C’est sûrement une des explications de son succès.


- Où en est la mémoire positive du nazisme en Allemagne ? Comment êtes-vous reçu en Allemagne?
Nous sommes une institution avec un certain nombre de missions à accomplir. Nous devons collecter, développer la recherche et exposer nos objets. Ce sont nos missions. Nous avons beaucoup de documents d’avant la chute du mur. Nous sommes donc un lieu de prédilection pour les chercheurs en politique ou en histoire sociale durant la séparation de l’Allemagne.


- Quelles sont les différentes recherches en cours dans vos archives?
Ho, il y en a beaucoup et de très grande qualité : principalement sur Kafka, Sebald, Heidegger et sa philosophie. Ce sont pour la plupart des travaux à propos des œuvres, il n’y a que peu de recherches sur le travail de brouillons, ce sont surtout des monographies.

Propos recueillis par Amélie Amblard, mai 2009



Exposition W.G. SEBALD, Photographies, documents, manuscrit original du roman “Austerlitz“, du 19 mai au 26juin 2009 au Goethe-Institut de Paris, 17 av. d'Iéna, 75116 Paris
http://www.goethe.de/ins/fr/par/ver/fr4481440v.htm

Exposition en coopération avec le “Deutsches Literaturarchiv“ de Marbach

http://www.dla-marbach.de/


Bibliographie:

- Marc Bloch, un historien au XXe siècle (traduit par O. Mannoni, Maison des sciences de l’homme, 2006), Ulrich Raulff
-De l’origine à l’actualité. Marc Bloch, l’histoire et le problème du temps présent (Jan Thorbecke, 1997), Ulrich Raulff